Yvonne Knibiehler : "Le féminisme doit repenser la maternité" et le point de vue de Anne Zelensky et de Macha Meryl



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Yvonne Knibiehler : "Le féminisme doit repenser la maternité"



LE MONDE DES LIVRES 08.02.07





Le féminisme, affirmez-vous, a fait fausse route en décidant d'ignorer la maternité. De fait, dans les années 1970, il n'était pas politiquement très correct de faire des enfants quand on était militante...



N'exagérons pas : à l'époque, il y avait tout de même quelques intellectuelles pour défendre la maternité. Mais elles le faisaient en se mettant du côté du corps. Elles louaient la beauté de la grossesse, de l'accouchement... Personnellement, je n'ai pas trouvé beau d'être enceinte ni d'accoucher. Ce que j'ai trouvé en revanche miraculeux, c'est la rencontre avec ce petit être qui, dès les premières heures de sa vie, exprime combien il est humain. En cela, j'ai longtemps été en désaccord avec Simone de Beauvoir qui, dans Le Deuxième Sexe, définit la maternité comme un obstacle à la vocation humaine de transcendance. Je suis une femelle mammifère, certes, mais je ne suis pas une bête. Et ma relation avec les petits que je mets au monde est aussi faite d'intelligence, ce qui ouvre précisément la possibilité d'un dépassement, d'une transcendance. C'est ce qui, par la suite, m'a permis de me réconcilier avec Beauvoir, qui perçoit elle-même parfaitement cette possibilité : la femme, écrit-elle, "ne peut consentir à donner la vie que si la vie a un sens ; elle ne saurait être mère sans essayer de jouer un rôle dans la vie économique, politique, sociale".

D'un côté les mères, de l'autre les féministes : en tentant de joindre les deux, vous avez souvent eu "le sentiment d'être assise entre deux chaises". Mais votre parcours d'historienne (Yvonne Knibiehler a dirigé longtemps l'unité d'histoire de la famille à l'université de Provence) n'a fait que renforcer votre conviction...



En tant que féministe de la deuxième vague (celle des années 1960-1970, qui succédait à celle des suffragistes de la IIIe République), je suis restée, c'est vrai, marginale et contestée. Pourquoi ? Parce que tout en soutenant les combats des militantes sur la sexualité, la maîtrise de la fécondité, le pouvoir ou le travail, j'étais persuadée que la maternité resterait un enjeu central de l'identité féminine. Je ne pouvais pas me satisfaire de cette injonction implicite : "Sois mère et tais-toi." Ma formation d'historienne comme ma propre sensibilité me permettaient d'affirmer que la maternité, ce n'était pas seulement un épanouissement narcissique, une jubilation personnelle. C'était aussi, et tout autant, une fonction sociale. Et j'étais convaincue qu'en ignorant cette fonction sociale, on ignorait la moitié au moins des réalités maternelles. Depuis, les résultats de mes recherches n'ont fait que renforcer cette certitude. Le féminisme doit d'abord repenser la maternité : tout le reste lui sera donné par surcroît.

Le féminisme, écrivez-vous, souffre d'une "faiblesse congénitale" : la transmission de l'identité sexuée est beaucoup plus difficile pour les femmes que pour les hommes. Pourquoi cette différence ?



Il est relativement facile pour un père d'apprendre à son fils à devenir un homme, parce que cela ne met en jeu que leurs ego respectifs. Mais entre mère et fille, la transmission met en jeu la vocation même de l'espèce humaine. Ce qu'une mère apprend à sa fille, c'est que tout son corps est engagé, profondément, dans la reproduction de l'espèce. Autrement dit dans un domaine qui touche au sacré, qu'on ne parvient pas à laïciser tout à fait. Les médecins ont beau avoir fait une lumière totale sur le processus de l'engendrement, de la gestation, de l'accouchement, on investit tellement dans la naissance humaine que celle-ci reste sacrée, et la mère avec elle. Or si je veux élever ma fille comme un être intelligent et cultivé, je peux le faire. Mais je ne sais pas dire ce qui en moi exige la maternité. Cela ne peut se transmettre que par le modèle, et ce modèle s'impose aujourd'hui de façon moins évidente, moins naturelle qu'autrefois.

Plus de trente ans après la loi Veil autorisant l'avortement, les femmes se sont-elles réellement approprié la maîtrise de leur fécondité ?



Que la liberté de donner ou non naissance à un enfant soit désormais inscrite dans la loi est évidemment capital au plan symbolique. Mais cette liberté juridique reste formelle si la liberté psychologique fait défaut. Prenez l'exemple des Pays-Bas : voilà un pays qui a la loi la plus libérale en matière d'avortement, et en même temps le taux d'avortement le plus bas du monde... Preuve que les deux ne sont pas contradictoires. En France, en revanche, le nombre d'IVG reste anormalement élevé (13 à 14 pour 1 000 femmes en âge de procréer). Pourquoi ? Parce que l'on ne dit pas assez aux femmes qu'il s'agit aussi d'une épreuve, physique et morale. Tant que l'IVG restera pour les femmes un symbole de libération, elles la subiront sans protester, si désagréable soit-elle. Et il en va de même pour la contraception. Les produits dont les femmes ont besoin pour maîtriser leur fécondité sont fabriqués par des multinationales dirigées par des hommes, lesquels se soucient beaucoup plus des profits de ces fabrications que de la libération des femmes. Tant que cela n'aura pas changé, les féministes ne pourront pas se vanter d'avoir conquis la maîtrise de leur fécondité.


Aujourd'hui encore, dans leur écrasante majorité, les mères qui travaillent peinent à concilier leurs responsabilités professionnelles et parentales. La nouveauté, c'est que désormais elles en parlent. Assiste-t-on à l'émergence d'une troisième vague de féminisme, tentant, enfin, d'allier égalité et maternité ?



Si tel est le cas, on verra comment elle déferle... Ce que j'espère, c'est que celles - et ceux - qui se diront féministes à l'avenir auront compris qu'il faut, certes, aider les femmes à ne pas être mères quand elles ne veulent pas l'être, mais qu'il faut aussi les aider à l'être quand elles le souhaitent. Cela doit-il nécessairement passer par une répartition égalitaire des tâches parentales ? Je ne le crois pas. Un temps, peut-être, les femmes ont pensé que l'on allait tout partager, mais elles en ont perdu l'illusion. Ne serait-ce que parce que les mères continuent de s'investir plus que les pères, et que trop sacrifier les soins aux petits constitue souvent, pour elles, une privation. Il faudra bien que les jeunes générations parviennent à résoudre cette quadrature du cercle, dont tout le monde, parents comme enfants, pâtit aujourd'hui... Ce n'est pas un hasard si les candidats à la présidentielle ne cessent de promettre plus de crèches, plus d'aides aux parents qui travaillent. Ni si Germaine Poinso-Chapuis, qui fut en 1947-1948 - bien avant Simone Veil - la première ministre française de plein exercice, chargée de la santé et de la famille dans le gouvernement de Robert Schuman, avait l'idée de créer un ministère de l'enfance... Preuve s'il en fallait que le problème n'est pas neuf.




(...)


http://sisyphe.org/spip.php?breve648

2006

Non mère et fière de l’être, par Anne Zelensky


L’article de Serge Chaumier sur « A quand la fête des non mères » (Libération, 26 mai 2006) m’a fait respirer plus large. Enfin quelqu’un qui ose dénoncer le promaternalisme ambiant. Pour nous, les féministes des années 70, dites désormais « historiques », l’essentiel du fameux slogan « Un enfant si je veux, quand je veux » était dans le « si je veux », le « quand je veux » étant concession obligée à l’ordre des Mères. Notre ouvrage « Maternité esclave » écrit sous le pseudo éloquent « Les Chimères » (ed. 10/18 – 1975) stigmatise les affres de la maternité.
Voilà qui m’amène à rectifier l’assertion abrupte de Chaumier selon laquelle les féministes françaises seraient promaternalistes. Par là dessous, deux présupposés. Les féministes françaises formeraient donc un front uni, aux prises de position claires et officielles. L’une d’elles serait le « promaternalisme ». Une mise au point s’impose. Les féministes se distinguent des autres « politiques » en ce que chacune d’elles forme un parti en soi. Je suis la première à le déplorer mais il n’y a pas de front uni sur aucune des grandes questions soulevées par le féminisme.
Le mot féminisme appelle avant toute discussion à être défini. A minima, on peut dire que ce mouvement de pensée et d’actions mal connu et souvent caricaturé a profondèment bouleversé les comportements et les lois de ce pays depuis quelques cent cinquante ans. Il est partie prenante du processus démocratique. Lors de sa dernière réapparition, dans les années 70, il a en effet revendiqué la liberté pour les femmes de disposer de leur corps. Rupture essentielle et subversive avec le « promaternalisme » structurel de toutes les sociétés patriarcales.
Taxer les féministes de promaternalistes, c’est donc commettre un contresens sur le fond et une fois de plus enfermer une pensée et des actions dans un jugement hâtif. Mais il en va du féminisme comme de toutes les choses sérieuses : chacun s’autorise à en parler sans connaissance de cause.
Anne Zelensky est présidente de la Ligue du droit des femmes, auteure de « Histoire de vivre – Mémoires d’une féministe » Calmann-Levy, 2005

http://www.ripostelaique.com/Faut-il-etre-mere-pour-etre.html

Faut-il être mère pour être reconnue femme ?

lundi 1er mars 2010, par Anne Zelensky

On va y avoir droit , le 8 mars approche ! Coup de projo sur les femmes. On peut prévoir à l’avance les litanies à venir : différence de salaires et pourtant elles travaillent encore plus , si on compte le travail domestique, plafond de verre et pourtant les entreprises qui ont un taux de femmes élevé sont plus performantes, elles grignotent péniblement le terrain politique, mais au Conseil constitutionnel, il y a une femme en moins, il n’y en avait que deux, elles sont victimes de violences physiques et morales, et pourtant une nouvelle loi va prendre en compte cette donnée de la violence psychique, et pourtant et pourtant…
On feint de s’étonner une fois par an que ça n’avance pas plus vite. Comment donc ? On en est encore là ? Que font donc les féministes. Ah oui ! Les féministes, c’est bon à ne pas être là où il faudrait et à être là où il ne faudrait pas. Mais, en voix off, quand on se lâche, on susurre : « Mais que veulent elles encore ? Elles ont tout ! » C’est vrai, dans un sens, elles ont un (maigre) salaire, dû à leur temps partiel, avec en prime le travail domestique sur le dos, les mômes à charge, plus d’un million de familles monoparentales. Tout ça parce qu’aujourd’hui, madame, plus que jamais, être femme, c’est être mère. Incontournable, le devoir d’être mère, avec allaitement obligatoire et dévouement sans faille au fruit des entrailles. Et motus sur la peine que ça représente d’être mère, quand il faut jongler avec le temps, 80% de travail domestique assumé par ces dames, et naviguer entre deux exigences souvent incompatibles, plaire, toujours, et être une bonne mère.

Car là est le problème. Tant qu’on ne lâchera pas les baskets aux femmes sur la question de la mère, on sera dans la préhistoire. Tant qu’elles mêmes culpabiliseront à fond la caisse sur le complexe « To be or not to be ? », en avoir ou pas, bien s’en occuper ou pas, être une vraie ( mère) ou pas ? Voilà le symptôme le plus évident et alarmant du statu quo. On n’arrive toujours pas à dissocier femme de mère. Mais ne nous berçons pas d’illusion, on n’y est jamais arrivé. On confond loi Veil et autres libéralisations de l’avortement avec la faculté de se vider l’esprit de l’association femme / mère. Le jour où on ne demandera plus à une femme si elle est mère, alors on aura enfin avancé. Le jour où on osera poser la bonne question : « Pourquoi avez vous des enfants ? » avec cet air réprobateur qui accompagne généralement le « Comment ça se fait que vous n’ayiez pas d’enfant ? », alors on commencera à sortir de l’auberge. C’est pourtant une réalité, cachée, il y a un pourcentage de femmes de plus en plus élevé qui ne veut pas d’enfants et qui n’en a pas. Il y a même des sites sur internet, qui proclament la fierté du « no kid », qui s’interrogent sur le délire qui consiste à avoir des enfants.
Tout ça pour dire que les lois, c’est indispensable, mais pas suffisant. Aucune loi ne pourra proclamer qu’une femme c’est une femme. Accessoirement une mère, tout comme un homme , c’est un homme, accessoirement un père. Nous avons fait un grand pas, nous avons des lois contre les discriminations sexistes. En quarante ans, nous avons plus avancé qu’en des millénaires. Mais reste le plus résistant, le noyau dur : la mentalité. Même les féministes n’y peuvent pas grand chose. Elles mobilisent leurs faibles forces pour consolider les acquis ou s’épuisent à dénoncer le danger de l’idéologie islamiste. La contagion de ces idées rétrogrades nuit à notre libération. Ils jouent sur du velours, ceux là, ils appuient là où c’est sensible, dans cette zone du cerveau reptilien, où sont tapis les archaïsmes, la femme préhistorique, traînée par les cheveux et autres projections. Probable que la femme préhistorique n’a jamais été traînée par les cheveux, elle participait bien trop à la vie de la communauté pour que ça traverse les esprits de l’époque.
Oui, le chemin est encore long, où l’humanité marchera sur ses deux jambes. Chacun/e à son rythme propre, pas seulement au pas cadencé de l’espèce.

Anne Zelensky


Le point de vue de Macha Meryl :

http://elisseievna.blogspot.com/2008/01/macha-mril.html

http://elisseievna.blogspot.com/2008/03/macha-meril.html

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